• Histoire 1, Episode 2 - Ravi de refaire votre connaissance

    Une voix pleure, seule dans le noir. Je suis désolée, je suis désolée. Elle répète des excuses déchirantes encore et encore. Ne m'en veux pas, je ne le ferais plus.


     

    J'ai mal au dos, j'ai froid. J'ouvre un œil dans un frisson et parcours du regard les longues lattes du parquet jusqu'au fond du couloir. J’aperçois la lumière du jour par l’entre-bâillement de la porte de la cuisine. Je me lève douloureusement. J'ai faim, mais mes courses sont restées sur un trottoir. Tant pis, ça passera avec une clope. Je me désape et sème mes fringues à travers tout l'appartement jusqu'à la douche. Je laisse un moment l'eau chaude couler sur ma nuque et mon dos endoloris. Ça n'arrange rien. Je sors, attrape une serviette et en enroulant mes cheveux dedans mes doigts restent accrochés, j'ai toujours la chaîne autours du cou. Je saisi les pendentifs, tire furieusement dessus cassant net la chaîne que je jette à travers la pièce. J'attrape mes Marlboros et m'en allume une, assise sur le rebord du lavabo. Je reste là plusieurs minutes à regarder ma fumée se mélanger à la buée et monter jusqu'au plafond. Après m'être séchée, je farfouille rageusement dans une de mes valises en froissant et éparpillant tous les vêtements qu'elle renferme. Où sont passés tous mes fûtes, putain ?! Je n'ai pris aucun vêtements d'hivers en partant ou quoi ? Pourquoi il y a autant de fringues immettables dans mes affaires ? J'ai vraiment porté ça ?! Par dépit, je retourne la valise pour la vider sur le sol et enfile ce qui me tombe sous la main : jean – sweat à capuche – rangers. Je ne prend même pas la peine de me regarder dans le miroir de l'entrée et sors en claquant la porte. Avant de sortir de l'immeuble, je reste un moment à regarder de chaque côté de la rue – à droite, à gauche, à droite, à gauche – puis je m'élance à grandes enjambées vers la station de tramway la plus proche.

    Je regarde défiler le paysage par la vitre, de nombreuses silhouettes indistinctes squattent les trottoirs, se protégeant du froid avec des couvertures miteuses. Vingt minutes plus tard, en arrivant au niveau du quartier des affaires et des hauts buildings de grandes entreprises il n'y a plus aucune trace de clochards et autres zonards. Plus on s'approche du centre et plus les rues sont propres et bien entretenues. Je descend à la station « centre-ville ». C'est la pause déjeuner et les rues sont bondées d'exécutive women en jupe crayon et d'étudiants en polo, agglutinés sur les terrasses dans une masse informe et bruyante profitant des dernières heures de soleil. J'observe un moment les gesticulations pathétiques de ces gens qui se parlent mais qui ne s'écoutent pas. Les passants courent pratiquement dans la rue et me bousculent sans me voir. Ça me déprime. Et pendant un instant je regrette New-York. Apparemment « à taille humaine » ne veut pas forcément dire plus chaleureux. Je flâne sur l'avenue principale et mon rythme de croisière en agace plus d'un. Quand ils arrivent enfin à me dépasser, après 5 affreuses secondes perdues à cause de moi, ils me lancent des regards assassins. Fatiguée du marathon des passants je me faufile dans une ruelle perpendiculaire à l'avenue principale. Cachés là, de petits groupes d'hommes se tiennent sur chaque pas de porte, ils se parlent à voix basses et me suivent des yeux quand je passe près d'eux, comme s'ils cherchaient à me reconnaître. Mon regard tombe sur une enseigne miteuse où on déchiffre difficilement : « Coffee.net ». J'entre. 

    Ambiance feutrée et sale. Des clients, installés dans les petites pièces privées, semblent avoir passé la nuit ici. Le rasta derrière le comptoir enfume la pièce principale en allumant un énième bâton d'encens bon marché. Je passe devant lui, on échange un signe de tête sans parler. Il est trop défoncé pour ouvrir la bouche. Je m'installe devant un poste d'ordinateur déjà allumé et me connecte sur google : « job seeker ». Je ne me souviens plus du mot en français : job, travail ... recherche de travail ? Je regarde autours de moi et mon regard croise celui d'un homme au look tellement tape-à-l’œil que je me demande comment j'ai fait pour ne pas le remarquer plus tôt. Baggy clair, grosse ceinture Gucci, chemise violette ouverte sur un marcel blanc, grosses chaînes dorées autours du cou agrémentées de divers pendentifs massifs : Chanel, un symbole dollar, un revolver à la « scarface », de nombreux tatouages lui couvrent les avants bras et les mains... Il me fixe du fond de la pièce, je l'ignore et retourne sur mon écran. Du coin de l’œil, je le vois qui se lève et se dirige vers moi, l'air de rien. Bon sang, pas discret le mec. Il passe derrière moi et je sens son regard se poser sur mon écran. Laissant tomber tous faux-semblants, il pose une main sur le bureau et se penche au-dessus de moi.

    ??? - Du travail, hein ? C'est pas là-d'ssus que tu trouveras des trucs intéressants. Si tu veux j'peux t'rencarder sur quelques affaires.

    Sans attendre la réponse il s'assoit sur la chaise à côté de moi et passe son bras autours de mes épaules. Je continue à fixer l'écran, l'air glacial.

    Léo - Non merci, ça ira.

    Mais avant que j'ai finis ma phrase il a déjà posé une main sur ma cuisse.

    ??? - En t'voyant de plus prêt je m'dis que t'es vraiment mignonne. Une fille comme toi d'vrais pas trimer, j'suis sûr que tu t'ferais du fric facilement.

    J'ai envie de vomir, mais je lui souris. Il répond à mon sourire, sans comprendre. En quelques fractions de secondes mon coude se retrouve dans la mâchoire du type et il tombe à la renverse. Je me lève d'un bond et le toise de toute ma hauteur.

    Léo – J'ai dis « non merci », connard ! Ne pense pas pouvoir me tripoter comme ça te chante !

    Je lui fous mon pied violemment dans le ventre et profite qu'il est le souffle coupé pour sortir. Personne ne se lève, rapide coup d’œil sur la scène et ils retournent à leurs affaires. Le patron me refait un signe de tête quand je passe devant lui, le regard dans le vague.

    Une fois arrivée dehors, je presse le pas. Pas envie que le type me rattrape ou appelle des copains. Je m'enfonce toujours plus loin dans le dédale de ruelles sans nom. Les gens me regardent passer de leur fenêtre ou du pas de la porte, j’entends des commentaires, des menaces, certains me demandent de leur acheter des trucs dont je ne comprend pas la nature. Je réalise soudainement que je ne suis pas vraiment la bienvenue ici. Dix minutes plus tard, à bout de souffle, je débouche sur la grande place de la cathédrale. De nouveau le ballet frénétique des gens bien sapés. 16 heure, la cloche sonne quatre coups . Je n'arrive pas à reprendre mon souffle, j'ai la tête qui tourne, mes jambes tremblent et je n'arrive pas à réfléchir correctement. Ça fait plus de 24 h que je n'ai rien mangé. Je m'assois contre un mur.

     


     

    ??? - Un problème ?

    Je lève la tête vers une toute petite jeune femme brune, légèrement plus âgée que moi, qui vient de s’arrêter à ma hauteur.

    Léo – ça va aller.

    Je me relève d'un bond, décidant de rentrer chez moi mais perd l'équilibre, la fille m'attrape par le coude et me retiens avec une assurance surprenante malgré sa toute petite taille.

    ??? - Vous êtes vraiment pâle. Vous feriez mieux de manger quelque chose.

    Je n'arrive pas à rétorquer. Une minute plus tard je me retrouve assise à la table d'un restaurant vétuste avec cette parfaite inconnue, qui claque la bise au patron et commande en espagnol. Elle se tourne vers moi avec un sourire.

    ??? - Désolée de vous avoir embarquée comme ça.

    Léo – Pour l'argent …

    ??? - Laissez tomber, cet endroit est tenu par de la famille éloignée.

    Une des serveuse pose déjà une grande assiette de charcuteries et de fromages sur la table poussiéreuse, tout en nous saluant d'une voix forte et enjouée, dans un flot ininterrompu de paroles que je ne comprend pas. Le patron l'appelle de la cuisine et elle se précipite. Je regarde l'assiette. Me voyant hésitante et troublée, la jeune femme assise en face de moi me sourit.

    ??? - laissez-moi deviner, vous pensiez sans doute que personne dans cette ville ne viendraient en aide à un inconnu ?

    Je garde le silence. La jeune femme se sert et pousse l'assiette vers moi pour que j'en fasse de même. Tout en engloutissant plusieurs tranches de différents jambons secs j'observe ma bienfaitrice du coin de l’œil. À cause de son look très classique, on pourrait la prendre pour l'une de ces executive women croisées plus tôt. Mais quelque chose dans son attitude me laisse perplexe. Elle a une posture plus désinvolte, des mouvements amples et chaleureux et elle me regarde droit dans les yeux quand elle me parle, d'une voix franche et joyeuse.

    ??? - Je ne peux pas vous en vouloir. Depuis plusieurs années les gens d'ici on du mal à se faire confiance. Drôle d'endroit pour faire du tourisme.

    Léo – Je vis ici.

    ??? - Oh, je vois. Avec votre accent j'ai cru que vous n'étiez pas d'ici. C'était idiot de ma part.

    Elle éclate de rire. Je reste complètement décontenancée devant cette fille joyeuse et amicale mais ne peux pas m’empêcher de sourire. Je m'en veux en peu d'avoir mis toute la ville dans le même sac.

    Léo – Je viens d'arriver en fait. Il y a encore quelques jours je vivais aux États-Unis.

    ??? - Pourquoi venir ici ?

    Léo – Raison personnelle. Je suis née ici.

    ??? - Vraiment ? Vous êtes partie quand ?

    Alors que je m’apprête à lui répondre, je m’arrête soudainement. Qu'est-ce-qui me prend ? Normalement devant autant de questions je me serais refermée comme une huître et aurais sortit tout un tas de mensonges. Je ne sais pas si c'est à cause de la faim ou parce que je suis soulagée de rencontrer quelqu'un de chaleureux mais j'ai énormément de mal à mentir à cette fille. Devant mon silence, elle se rattrape.

    ??? - Ah, désolée ! Déformation professionnelle. Je suis journaliste. Enfin, j'essaye de l'être. Normalement je suis assez douée pour que les gens se confient à moi. Mais avec vous ça ne marche pas aussi bien que d'habitude.

    Léo – Non ... Je veux dire, ce n'est rien. Je n'aime pas vraiment parler de moi.

    ??? - Je vois.

    Elle reporte son attention sur la fenêtre qui donne sur la rue, l'air grave.

    ???- Il s'est passé beaucoup de chose ici. La ville n'est plus ce qu'elle était.

    Je ne dis rien. Elle fouille dans une de ses poches intérieures et me tend une carte de visite sombre. Je la prend et la lis : « Chez Ed. »

    ??? - Ce bar cherche quelqu'un. Allez voir le patron de ma part.

    Léo – Comment savez vous que je cherche du travail ?

    Elle hausse les épaules en souriant:

    ??? - Tout le monde en cherche.

    Je retourne la carte et lis le dos. Il s'agit d'un bar de nuit ouvert de 23h à 6h qui se trouve dans le quartier sud.

    ??? - Le quartier est un peu craignos et c'est un travail de nuit. Mais c'est un travail honnête contrairement à la majorité des affaires qu'on peut vous proposer ici. N'en parlez à personne et allez les voir rapidement. J'y vais souvent donc on pourra s'y revoir.

    Elle se lève, attrape son manteau.

    ??? - En fait, je ne crois pas que je me sois présentée : je m'appelle Ninon.

    Elle me tend la main avec un grand sourire, je la saisi maladroitement et hésite un instant.

    Léo – ... Alice.

     


     

    Je me laisse bercée par les roulement de la rame. Il est 18h et il fait trop sombre dehors pour voir quoique ce soit à travers la vitre du tram, alors je finis par fermer les yeux et m'assoupir. Je suis réveillée en sursaut par le crachotement agressif des enceintes lorsque le conducteur annonce le terminus. J'ai loupé mon arrêt. Je m'extirpe du wagon et suis machinalement les passagers qui vont tous dans la même direction. Une dizaine de minutes plus tard, je sors enfin de ma torpeur et me rend compte que je suis seule et qu'il n'y a pas d'éclairage. Je prend à gauche et me retrouve devant la petite épicerie de la veille. Je rabat la capuche de mon sweat sur mon visage et rentre les mains dans mes poches. Mais au moment où je passe devant l'enseigne j’entends une petite voix s’égosiller.

    ??? - Oh, c'est la demoiselle Américaine.

    Je lève alors la tête vers la petite grand-mère qui s'approche de moi à petits pas claudiquant et un large sourire aux lèvres.

    ??? - Vous feriez mieux de vous couvrir, il fait frais en cette saison.

    Léo - C'est gentil de votre part mais ce n'est pas la peine de vous inquiéter.

    Mais elle m'attrape déjà par le bras et me tire dans sa boutique.

    ??? - Rentrez donc. J'ai quelque chose de parfait pour vous réchauffer.

    Elle disparaît précipitamment derrière le comptoirs. Je n'aime pas trop l'idée d'être là mais n'ose pas partir. Lorsqu'elle revient, elle est enveloppée d'une odeur familière et elle me fourre dans les mains un petit sachet en papier remplit et chaud.

    ??? - C'est une de mes spécialités. C'est un …

    Léo - Beignet au poulet.

    La vieille dame me regarde étonnée et je me mords la lèvre, me maudissant dans mon fort intérieur.

    ??? - Oui, tout à fait ! Ils en font aussi aux États-Unis ?

    Je ne sais pas quoi lui dire, alors j'étale un faux sourire sur mon visage. Le silence est coupé par une voix profonde qui appelle de la porte.

    ??? - Mamé ?

    Je me retourne en sursautant et reste pétrifiée. La petite dame trottine vers l'entrée du magasin et attrape la main d'un grand jeune homme à lunette avant de le tirer joyeusement jusqu'au comptoir.

    Mamé - Je vous présente mon petit-fils, Thomas. Il vient souvent m'aider à la boutique après la fac

    Elle le regarde et ajoute, la voix pleine de fierté :

    Mamé - Il fait des études de droit.

    Le jeune homme me regarde par dessus ses lunettes et me sourit poliment. Le regard plein de douceur, la posture timide. Il n'a absolument pas changé. Je continue de le fixer sans rien dire et sans penser à lui rendre son sourire. Le beignet me brûle les doigts mais j'ai l'impression de geler. Je sais que je dois lui répondre avant qu'il ne se doute de quelque chose mais ma voix reste bloquée. La vieille dame continue les présentations, agrandissant mon mal aise :

    Mamé - Tom, c'est la jeune femme dont je t'ai parlé. Celle qui vient des États-Unis mais qui est née ici. Peut-être vous êtes vous connu à l'école quand vous étiez enfant ? D'ailleurs, je suis désolée mais j'ai oublié votre prénom …

    Je me ressaisis dans un sursaut et lui répond précipitamment, d'une voix étranglée.

    Léo- Alice !

    Tom - Il ne me semble pas avoir connu une Alice, désolé.

    Léo – Ah …. Je ne suis jamais allé à l'école. Mon père travaille dans les relations internationales et il est souvent appelé à déménager alors il préférait que je suive ma scolarité à la maison …

    Les mensonges coulent hors de ma bouche sans que je puisse les contrôler. Je parle de plus en plus vite. Ma voix est mal assurée, elle tremble et je manque de m'étrangler à chaque mot. Je regarde le sol en priant pour qu'il y croit. Il me fixe toujours. Je veux sortir d'ici. Il me sourit. C'est toujours le même sourire, comme quand on était enfant.

    Tom – Ravi de faire votre connaissance.

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